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Chemin privé !
En pointu de Villefranche sur Mer à Toulon avec Jean Cocteau.
" Notre voile se gonfle. Regréé, remâté à Saint-Tropez, le pointu se montre digne du noble nom qu'il porte : son mât et sa voile, on dirait la lance et l'écu de Lancelot du Lac, le chevalier que protègent les dames légères qui flottent entre les arbres de la forêt de Brocéliande. Et si des lecteurs se plaignent que notre itinéraire manque de sauvages, de requins et de pirates, je répondrai que les sauvages, les requins et les pirates ne manquent nulle part et que c'est pour les éviter que je m'éloigne. " (Retrouvons notre enfance. Toute la Côte-d'Azur et toute la côte des Maures vues par Jean Cocteau sur une barque de Villefranche à Toulon - 1935).
Le Pointu est une barque de pêche traditionnelle de la Méditerranée propulsé par une voile latine et/ou un petit moteur. Restaurés, préservés par des passionnés, encore outil de travail, les municipalités n'hésitent plus à leur réserver une place de choix dans leurs ports et ce, pour le plus grand plaisir de tous. On compte également dans cette grande famille hétéroclite : la barquette marseillaise, le gourse de Toulon ou de Nice, la sétoise, la bette, la tartane, le Ciotaden, la nacelle, le tarquier, la barque catalane et bien d'autres ...
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Et maintenant pour illustrer cette page sur les Pointus, " Retrouvons notre enfance ", texte de Jean Cocteau, extraits d'articles parus dans France Soir en août 1935. L'auteur et son ami Marcel effectuent un voyage en pointu de Villefranche-sur-Mer à Toulon.
" L'enfance ! Les cabanes construites dans les arbres avec des planches de sapin, Les fours à pommes de terre, les carabines Flobert, les coiffures de Sioux, les plumes de poules, les couvertures rouge et or des livres de Jules Verne et les inoubliables images de Costal l'Indien !

Voilà déjà de quoi vous chasser du coin des bars, rôder dans la darse (le port des yachts) et contempler les bateaux à l'ancre.

Ajoutez ce que je vous ai dit de ma pauvre petite ville morte (ndlr Villefrance sur Mer), parce que trop vivante, et vous comprendrez que chaque jour nous traînions, Marcel Khill et moi, entre les passerelles et les câbles, lisant et relisant les noms des yachts, combinant des escales, calculant les avantages de l'essence, des vivres et du tabac dédouanés, la paye du pilote, la puissance des moteurs et la superficie des voiles.


Jean Cocteau à Villefranche sur Mer.
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A force de calculer, de rêver, nous nous aperçûmes que les yachts ne servent pas à ceux qui les possèdent, qu'ils en profitent fort peu et que les yachts sont, en somme, le domicile d'un équipage qui les nettoie sans trêve et s'éreinte à les tenir prêts pour une promenade problématique. Rares sont les yachts qui servent, qui voguent et que les maîtres habitent. D'habitude, le yacht est le luxe des luxes, un luxe écrasant et triste, en ce sens que l'existence maritime reste le rêve irréalisable des esprits libres broyés par le mécanisme social et auxquels le luxe déplaît.

Donc des yachts nous descendîmes aux chasseurs de sous-marins transformés en habitacles et des chasseurs aux voiliers modestes sur lesquels on ne peut prétendre qu'à du camping.
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Prêterai-je à rire en affirmant que ce voyage à pied est fait à la main ? Comprenez-moi. Ce voyage est un vrai voyage. Le reste est un trompe-l'ennui, un cache-la-mort.

Notre projet ne fut pas long à prendre forme. Il s'agissait de parcourir les docks de Nice, de chercher une barcasse, un « pointu », barque pointue en proue et en poupe, construite à Marseille ou à Saint-Tropez, la vraie barque de pêche munie d'un moteur de pêche, de la gréer d'une voile latine et d'un foc et de suivre lentement la côte de Villefranche jusqu'à Toulon.
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Après bien des tours et des détours dans le port de Nice où vont et viennent les bateaux de Corse, port irisé de mazout et encadré de maisons roses à volets d'un vert de mascarade, nous vîmes un matin une grosse barcasse (un pointu) de pêche fort sale mais qui paraissait prise dans un seul énorme tronc d'arbre. Elle rassurait par son assise, par sa carcasse aux côtes robustes et par l'élan de sa proue dont la forme millénaire évoque certains dessins naïfs et obscènes griffonnés sur les murs. "
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Forme soumise depuis des siècles à un code mi-réaliste, mi-décoratif qui frappe le regard le moins effronté, exprime ce qu'il exprime et ne bouge plus. Cette forme de proue qui se retrouve sur toutes les barques viendrait des Vikings ou des mers du Sud que cela ne m'étonnerait pas.

Bref, nous voyions, en contre-bas, une grosse barcasse de cinq mètres, évidemment construite à Saint-Tropez, faite pour la voile et les tempêtes, sans dérive mais solide sur son ventre, pourvue d'un moteur simple et capable de nous servir de point de départ. Elle ne coûtait pas cher.
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Nous l'achetâmes à M. Ferrero, un gros patron rose, à l'œil de braise bleue, après une petite promenade que nous crûmes concluante. (J'insiste sur le fait que ces articles s'adressent à ceux qui veulent imiter notre exemple, qui ne s'y connaissent pas mieux que nous et qu'il importe de leur montrer les avantages et les désavantages d'un système d'élans de tête et de cœur). 
bateaux et pointus de Méditerranée
Le soir même, notre barcasse, gréée, gonflée de mistral, trépidante de ses quatre chevaux (je devrais écrire de ses quatre hippocampes), quittait glorieusement le môle de Nice. et, à la pointe du Mont-Boron, où nul ne saurait venir à notre aide, se dégonflait — le vent tombe vite — et refusait de se mettre en marche malgré les tours de manivelle et les colères de l'équipage.

Nous rentrâmes à Nice à la rame — on bouge mal de pareils monstres — et M. Ferrero, à l'œil de braise bleue, avoua que le moteur lui donnait quelque peine. Mais il était neuf (remis à neuf) et comme qui dirait, en rodage.
giens pointu

J'oubliais que la barque s'appelait « Marcel », ce qui, vu Marcel Khill, mon complice, nous avait paru décisif et avait emporté nos derniers scrupules.



Les préparatifs à Villefranche sur Mer.
A peine le Marcel en notre pouvoir, nous ne pûmes le mettre en marche et nous vîmes que la pompe qui chasse l'eau de mer et refroidit le moteur refusai ses services. Ces sortes de pompes n'existent plus.

Le moteur (un admirable moteur Abeille d'un quart de siècle) possédait une belle âme ; les membres faisaient défaut. Un noble vieillard nous exprimait son impuissance. Nous écrivîmes à l'usine de Saint-Quentin. Il fallait usiner la pièce, la refondre, et attendre..
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Le Marcel fut traîné en cale sèche — à terre si vous préférez — car je mettrai mon point d'honneur à vous parler le moins possible un langage de pirate, et nous fîmes sa toiletté. Il s'agissait de tailler du bois afin de boucher certaines fentes, d'introduire ce bois comme des pièces de puzzle, des bourres d'étoupe, de gratter, de mastiquer, de peindre, d'étaler en haut le ripolin sur des couches préparatoires, en bas la peinture sous-marine qui sèche instantanément au contact de l'eau de mer.
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Je vous passe les détails. Marcel Khill, un gosse de Villefranche et moi, forts de notre système, auquel nous ne manquâmes jamais jusqu'à la minute où je trace ces lignes, nous offrîmes à l'étonnante race des pêcheurs qui jamais ne travaillent et toujours flânent ou se disputent un spectacle du bagne. Imaginez, sous un ciel infernal, des torses nus où le soleil donne ses coups de garde-chiourme, des casques coloniaux, la sueur qui miroite et une saleté répugnante. Ajoutez la police : car les jeunes gangsters de Villefranche profitent de votre moindre distraction pour fondre comme vermine sur votre œuvre et la détruire.
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Un étrange magasin. Je vous présente le père Giourdan. C'est une des seules compétences du port. Ce vieux marin malicieux trotte d'une démarche élastique, sous un chapeau bergère de toile blanche. Il a fait, jadis, le tour du monde avec Gordon Bennett. Il possède
barques et immeubles. Il s'en cache. Il travaille sans trêve et promène sur l'eau les messieurs et dames. S'il s'arrêtait, il mourrait. Et il ne veut pas mourir ; il boit des pernods et entonne à tue-tête : L'alouette a chanté, d'une voix qui chevrote à peine.
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La merveille du père Giourdan, c'est son magasin. Suivez-le. Demandez-lui s'il n'aurait pas une bouée, une lanterne, des bottes, des pantalons américains, des cirés, un gouvernail, un foc, une voile latine, des rames, que sais-je ? N'importe lequel des accessoires qui relèvent du voyage en mer. Ce magasin, une sorte de cave immense, est rempli de toutes les épaves précieuses que les vagues transportent et ressemble à la loge épique des Fratellini.
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Giourdan, le seul brave homme du port. La tristesse de cette ville, c'est qu'elle est tombée aux mains de brutes faibles qui crient et qui, au lieu de se battre, comme me le disait drôlement un facteur corsé de la ville, « se poussent ». Epaule contre épaule, avec des moulinets de gestes, ces lâches s'affrontent. Mais, sauf la drôlerie d'une chute à l'eau entre les barques, la « bagarre » se termine toujours là. Il est, hélas ! devenu impossible d'habiter ce port, où nuit et jour le vacarme et l'insolence des pêcheurs forment la base de la crécelle et des trompettes à vessie de la marmaille.
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Le « rôle ». L'acteur n'est pas le seul qui rêve d'avoir un rôle. C'est aussi à quoi rêve le navigateur. Le « rôle », c'est la pièce qui vous permet de naviguer, la précieuse pièce qu'on glisse dans un tube de bambou et qui surnage en cas de sinistre.

Tenez-vous bien. La Normandie, l'Eros ou la moindre petite barque à rames exigent la possession du même rôle. Il n'existe qu'un rôle, signé de Colbent. Une vaste feuille reliée de carton et qui porte en ronde le nom du capitaine Cocteau et vous demande le nombre des hommes de votre équipage. Posséder ce rôle n'est pas une sinécure. Et c'est maintenant que nous allons, dirait Montaigne, « nous colleter avec la nécessité », entrer en lutte avec l'administration
(il reste bien entendu que je n'use jamais de mon nom, que je ne fais intervenir aucun ministre, que je joue le jeu, comme si j'avais quinze ans).
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Oublierai-je sur mer, lorsque les vagues passent par toutes les couleurs qui n'en sont aucune, lorsque les cris et les gestes de la famille C. ou B., de Villefranche, seront un mauvais rêve, oublierai-je certaine matinée à Nice ? Il fallait se rendre à la douane ; la douane vous renvoyait à la marine, la marine affirmait que la douane se trompe, la douane exigeait une signature à l'autre bout de la ville ; cette signature refusée, la douane se frappait le front (où ai-je la tête ?), reconnaissait un lapsus linguœ et vous renvoyait à un autre guichet à l'autre bout de la ville. Midi approche. « Je vous attendrai ». promet le fonctionnaire, petit homme avec une veste coloniale, manchettes de celluloïd, binocle et moustaches en accroche-cœur.
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Un papier timbré n'est pas une petite affaire. La princesse qui le délivre habite derrière un grillage, ne regarde ni à gauche ni à droite, en face à peine, et vous ordonne de prendre la file. Eile timbre des dépêches, soigne les boucles de son anglaise, colle des timbres comme embrasse Joan Crawford, mouille ses cils d'un doigt patient et, lorsque votre tour approche, ferme la lucarne de sa prison enchantée.

Par miracle, un papier timbré se trouve (un monsieur gentil vous le cède). Course à travers la ville. Douane. Midi moins quatre. Le fonctionnaire vient juste de partir.
— Par où ?
— Par là !

 Marcel Khill s'élance, J'ai aperçu le crime sur son visage. Cinq minutes après, je vois un groupe parfaitement à sa place dans ce décor d'opéra bouffe. Le petit fonctionnaire à moustaches et à veste coloniale, le binocle en désordre, d'une démarche d'automate, écumant de peur et de rage, retourne vers la douane, troussé, machiné, poussé par Khill, blême, qui l'empoigne d'une main au collet, de l'autre au fond de culotte.

— Depuis quarante ans que j'exerce !
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Jamais ! Jamais ! Le pauvre colonial de Nice écume. Il n'en revient pas. On ose lui voler ces quatre minutes de fraude qui lui permettent
de flâner et de rentrer manger en famille sa bouillabaisse. Il signe. Il menace, mais il signe.

A Villefranche, on me demande de jauger le bateau. Je m'incline. C'est une expérience et rien ne doit manquer au programme. J'achète une pelote de cordonnet et je jauge le Marcel, En long, en large, etc., etc.

Ouf ! Le rôle est à nous !
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Nous avons le « rôle ». Le Marcel est superbe d'aspect : noir et crème à filets rouges. On dirait une Rolls de mer. Il est superbe, mais. le moteur ne marche pas.

Aucune réponse de l'usine. Notre projet nous a gâté le charme d'une Villefranche de calme et de flâneries. Il faut agir. Je propose de mettre le Marcel en vente, de trouver une autre barque, plus longue, un moteur qui marche, et de bousculer le destin.
C'est de la sorte que nous achèterons la Césarine que je baptise vite Lancelot, personnage de ma prochaine pièce, barcasse blanche et bleu pile fort large, fort longue (8 mètres) et presque pareille aux gondoles maltaises de l'escadre, tant elle se retrousse avec grâce en proue et en poupe, sa proue très haute ornée d'une double étoile blanche qui la domine et me décide comme nous avait décidés la coïncidence du nom de Marcel.


Le Lancelot dans le port de Villefrance.
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Entre temps, nous nous étions mis à l'étude sérieuse des vents de la Méditerranée. Vents traîtres. Vents qui tournent et qui s'acharnent sans prévenir après une sérénité de lac de Genève. ...

Parfois, l'élan nécessaire pour virer de bord à gauche nous mène en vitesse sur la roche. Le vent tombe. La voile flotte. Le bateau va-t-il s'éventrer sur les récifs ? Soudain, par prodige, foc et voile latine se gonflent en sens inverse et le bateau qui allait se broyer glisse doucement, malicieusement vers la droite. Ce sont les hasards de la voile. Il importe de s'incliner, d'en profiter ou de contrarier ses caprices par l'usage du moteur. Mais il arrive que le moteur vous lâche. Ne comptez point trop dessus et habituez-vous aux sautes du vent.

C'était trop beau ! Les ennuis reprennent. Après le Marcel, le Césarine-Lancelol. Le fameux « rôle » ! Cette fois nous emploierons la ruse et nous obtiendrons les papiers plus vite.  ...

J'oubliais le sort et ses symétries singulières. La pompe du Lancelot s'engorge. La magnéto se coince. Entre temps une dépêche des moteurs Abeille nous annonce la pompe neuve. Bon. Il faudra reprendre le Marcel et laisser le Lancelot.

Marcel Khill porte la magnéto à Nice. Il cherche un garage et la déesse ailée, dans le vieux Nice, organise sa rencontre avec le jeune mécanicien Désiré Patras. De Désiré Patras, je voudrais pouvoir faire la fortune ! Vous tous qui êtes dupés, roulés, écopés, sachez qu'il existe un jeune homme honnête, d'un coup d'œil général, innombrable en ressources et digne de tous les éloges. Ce gros garçon solide, brèche-dent, ce Piémontais pur, en salopette, arriva dans nos désastres sur sa moto et, de ses grosses mains d'illusionniste, nous sauva de la glu villefranchoise.
 
D'un geste souverain, il balaya les décrotteurs de la darse, observa, ausculta, caressa, tripota. Son pessimisme n'a d'égal que le génie inventif qu'il oppose aux catastrophes découvertes chaque minute. Les pompes ! Satan s'acharne, « Satan et ses pompes », dit Marcel. Mais d'une démarche pesante, Patras circule, forge les pièces qui lui manquent, dévisse, démonte, ajoute des chaînes et des courroies de transmission, opère des réservoirs avec le calme de Martel, et le bateau, laissé en ruines la veille au soir, le lendemain matin ronronne et glisse sur la rade.

Satan et ses pompes. Satan et ses pompes ! Khill né croyait pas si bien dire. La gare nous annonce la pompe Abeille. Je la cherche. Je l'apporte. Patras la monte. Mais qui peut s'introduire dans les secrets du métal ? A peine veut-il mettre en marche que se produit le même accident que celui du Lancelot, l'arbre de couche casse net.
pointu
Jeunes gens qui nous imiterez, armez-vous de patience. Nous voulons ne plus vendre le Marcel (car on tombe amoureux des bateaux) et partir avec le Marcel et le Lancelot, en cas de panne. Notre étoile, cette étoile qui me sert de paraphe et que je retrouve sur les objets qui me plaisent, — le Lancelot entre autres — décide. Patras gardera le Marcel à Nice, il le réparera, le révisera et s'amusera le plus possible. Il lui trouvera un mât svelte et une superbe voile au tiers. Après notre voyage, Khill reviendra le prendre et ils le mèneront à Saint-Mandrier, petit port en face de Toulon, où je compte vivre.

Donc, je me résume. Une équipe de fortune gratte et badigeonne le Lancelot. Demain, à l'aube, nous visserons deux étoiles de cuivre sur son poitrail, et en route !
pointu toulon
Le départ. ... Des souffles tièdes et frais se croisent, l'eau clapote au bord et se pourlèche, le soleil et le vent organisent un jeu de menaces, de contre-jours, d'éclats sinistres, d'escadrons de nuages mauves qui semblent recevoir des ordres et prendre place aux quatre coins du ciel. Nous devions mettre les caisses et les valises en petite vitesse, n'emporter qu'un sac. Nous emportons le sac, les valises et les caisses. Ainsi ajouterons-nous du poids à l'arrière. Les gueuses ne suffisent pas. Les pointus doivent dresser le nez au vent, ne pas tourner leur petite hélice dans le vide entre les vagues, avoir ce genre inimitable de Marseille et de Saint-Tropez qui permet de glisser, tête haute, à côté de n'importe quel yacht.
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Comme à Paris, à quatre heures du matin, sur la place de la Concorde et les Champs-Elysées, sur la mer vous ne rencontrez personne. Les autres ne voyagent pas. Quelquefois, très loin, une goélette italienne qui transporte de la ferraille, un langoustier, un cargo qui revient de Corse. Un voilier qui suivrait le même itinéraire que nous serait considéré comme la bouteille vide, la boîte à conserves qui déshonore les paysages.
« Saint-Tropez. voilà une ville « construite », une de ces villes qui ne s'abîment pas, qui résistent a 'toutes les attaques, grâce à leur bloc de forteresses, aux groupes serrés de leurs maisons sobres, à la gravité de leur découpage »

Encore les difficultés de Montaigne : se faire inscrire pour le plein. d'essence dédouanée, d'un prix avantageux. Le douanier m'indique un garage. L'homme (le comptable) préposé à ce cérémonial porte la tête en écharpe. Il souffre d'une fluxion. Il me demande humblement d'écrire moi-même ma requête.

— Je ne sais pas l'orthographe des yachts, dit-il. Lancelot, cent litres. Il faudra remplir le réservoir demain avant neuf heures.

Nous irons donc attendre notre tour entre les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat.
Au petit port de Saint-Honorat, le pointu Lancelot a rendez-vous avec le Sistet-Anne de Daisy Fellowes, un des yachts 'les plus confortables d'Angleterre. ...



Le Lancelot dans le port de Saint Tropez.
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Le Sister-Anne est un des seuls yachts qui servent et dont le luxe n'insulte qui que ce soit. Daisy Fellowes n'est pas « à bord » de « son » yacht. Ce yacht c'est elle. Il la continue, la prolonge et l'achève. Sans ce yacht, il manque l'essentiel à cette femme qui lance les modes, et non pas comme le discobole lance le disque, mais comme un bon cœur glisse une aumône. En vérité, même en ville, je vois toujours ce yacht autour d'elle — un vaste fantôme blanc de plumage, de mouvements majestueux.

Il n y aura pas ! ombre de malaise a passer d'un Lancelot sur lequel on couche en rampant des épaules et des coudes, sur des matelas gonflés de notre propre souffle, aux salles de bain, aux ventilateurs, aux divans immenses du Sister-Anne. Le même principe préside à l'inconfort de l'un et au confort de l'autre.

Le Sister-Anne, c'est le bâtiment idéal d'une femme chez qui le luxe a le naturel de ce coquillage que me montrera bientôt Colette, coquillage trouvé par elle, espèce de bonnet phrygien en papier d'albâtre, d'une forme et d'une matière si somptueuse que toute beauté semble en comparaison pied bot ou bosse d'infirme.

Le Lancelot, c'est le bâtiment idéal de deux casse-cou que les terrasses des cafés embêtent. Et, ce soir, lorsque notre barque dormira en laisse derrière le Sister-Anne, il n'y aura aucune gène, aucun ridicule, à voir l'une auprès de l'autre ces deux coques parfaitement à leur place et fidèles à leur race.
pointu peche
Je ne veux pas reprendre la mer avant de vous peindre un peu Saint-Tropez, que je connaissais par ce qu'on en raconte. Voilà encore une ville construite, une de ces villes qui ne s'abîment pas, qui résistent à toutes les attaques, grâce à leur bloc de forteresses, aux groupes serrés de leurs maisons sobres, à la gravité de leur découpage. L'arrivée est étonnante. La ville s'offre de biais. On passe par les coulisses. Tout à coup, la barque contourne la digue et je me trouve en face d'un décor d'une honnêteté, d'une naïveté parfaites. Bars et dancings s'ouvrent et ferment (il s'en ouvre de nouveaux, mais les anciens restent morts, pourrissent comme des coquillages). C'est une ligne de parasols bariolés qui ne dérange pas du tout le désordre souverain des façades et le diadème de la citadelle.

Les jeunes gens du pays se déguisent en jeunes gens de la ville, et les jeunes gens de la ville en jeunes gens du pays. Rien de moins absurde que cette folie de mascarade dans un lieu théâtral par excellence.
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La mer est une personne. Nous devions repartir en hâte, mais le mistral se lève. Nous en profiterons pour porter la barque chez Pierre Lazitih, en face du môle. Il importe de regréer tout. 

L'exemple des pointus d'ici nous pousse. On lutte contre le vent, on charge les pointus de toile. On ne craint pas une mâture qui s'élance et qui fait s'incliner le foc, comme une joue enfantine contre une joue maternelle. Et pourtant ! mère et mer. Cette mer est méchante. Quelle ogresse ! Cette nuit, elle mâche et remâche sa rage contenue. Le mistral forme la basse d'un saxophone d'une boîte de nuit, en bas, sur le quai, saxophone qui déroule ses plaintes à la mode. ...

Gomme Eléphant. Sur le quai, ce mistral et cette eau, qui mâchonne sa mauvaise bile, n'empêchent pas la mascarade. Le « démon du midi » souffle du sud, déshabille ces femmes qui hurleraient si l'un de nous entr'ouvrait leur porte d'hôtel et les surprenait en chemise. Elles s'exhibent et cachent des détails pour les souligner. Le drôle, c'est que celles qui devraient dissimuler déshabillent, exhibent et soulignent. ...
Giens port de la Madrague
Ce matin, le mistral souffle et le vent d'Est. Mélange que les navigateurs évitent. La mer obscure ressemble aux cartes en relief du Massif Central : une foule de vagues en pointe qui se contredisent. Par où les prendre ? Le Lancelot roule, tangue, se cabre et retombe sur sa quille avec un bruit de cercueil. Résistera-t-il ? Ni l'un ni.l'autre nous n'osons nous regarder en face. Des paquets d'embrun nous aspergent. Mais nous tenons et nous dépassons le cimetière qui ressemble à une ligne basse de linge qui sèche. Nous contournons les récifs. La mer se déchaîne. Le principal est de passer la pointe et de déployer la voile. Car, malgré nos gueuses, l'hélice tourne à vide et
la panne menace. Encore cinq minutes.

C'était prévu : le moteur cale. Impossible de remettre en marche. La manivelle tourne mou. On nous a gentiment fauché notre clef anglaise. Au reste, il serait risible de réparer dans cet effroyable véhicule de Luna-Park.
giens port madrague pointu
Les vagues nous poussent vers la côte. Il reste une alternative : hisser la voile qui arrache les épaules, se battre avec l'ange, essayer de tourner et de louvoyer grand largue. Réparer à Saint-Tropez et repartir. Nous avons juré de ne jamais avoir l'ombre de mauvaise humeur, quoi qu'il advienne.

A cinq heures des falaises, le Lancelot tourne, s'éloigne. C'est la surprise de notre essai de Villefranche sur le Marcel qui se répète. Sauvés ! Ouf. Notre voile se gonfle. Regréé, remâté à Saint-Tropez, le pointu se montre digne du noble nom qu'il porte : son mât et sa voile, on dirait la lance et l'écu de Lancelot du Lac, le chevalier que protègent les dames légères qui flottent entre les arbres de la forêt de Brocéliande.
port du brusc pointu
Au port, où nous entrons à la suite de bien des échecs, les ouvriers découvrent que notre panne relève du surnaturel. Un maillon de chaine tombé où ? dans une armature de fonte ; ni les doigts ni les pinces n'y pénètrent. Il faudrait démonter les pièces, les expédier à l'usine, attendre, perdre quatre jours. Khill décide d'employer des pinces de dentiste (sic) et de pêcher les pièces au fil de fer comme Planchet pêche les poules. Je me plaignais du manque d'aventures. ...
port potuhau pointu port
Je n'ai qu'à tenir la barre. Mon collègue s'endort sur un matelas resté gonflé de la veille. Sournoisement, je dérive, je quitte le large, je veux revoir ces côtes où j'ai vécu ma jeunesse entre Aiguebelle et le Lavandou.

La tristesse d'Olympie. Mais il n'existe aucun rapport entre habiter un paysage d'où l'on regarde la mer et voir, de la mer, ce paysage. J'embrouille la carte qui se déroule. Je crois reconnaître une terrasse ; ensuite, une autre lui ressemble mieux et, pourtant, ce qui l'encadre m'oblige à m'avouer que je me trompe. Des villas neuves me déconcertent. Le bas, c'est le Cap Nègre, il me semble ?
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De Port Cros à Porquerolles, la traversée serait une simple promenade, ce matin dimanche, si le dragon qui garde Porquerolles et nous paraissait moins agressif que l'autre, ne hérissait sa carapace et ne réservait quelques coups de queue aux approches de l'île. Le Lancelot s'en tire, malgré une saute de mistral, un bassin perfide, tendu de chaînes sous-marines et encombré de yachts.

La surprenante apparition toulonnaise résulte de notre ignorance des cartes. Porquerolles, Saint-Mandrier voisinent. Les voyageurs autour de la chambre l'avaient oublié.

Le pays Moco. Les Alpes-Maritimes sont une chose. Le Var en est une autre. La Provence, une autre encore. Une autre, le pays Moco. Qui s'éprend du pays Moco, jamais n'en peut démordre. Le Faron est le Fusi-Yama de cette zone que hantait la silhouette élégante et charmante de Tranchant de Lunel, mort sans un salut (en 1933), et qui, à côté de Lyautey, organisa notre prestige marocain. Mon sens critique cesse de fonctionner en face de toute une assez pauvre littérature née de cette zone, littérature qui me touche et dont le livre de Darguerche, Consolata, fille du Soleil, reste l'exemple.

... De l'ardoise à l'incandescence, en passant par le col de la colombe, les eaux légères et les eaux lourdes, confondues, baignent les collines. Les pinèdes embaument, la barcasse pénètre une brume de parfums. Au zénith, sur la Seyne, des continents cernés de braise jaune se construisent et deviennent des quadriges, des chiens, des dieux.
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Une émotion qui nous étrangle dirige nos regards en silence vers quelques points cardinaux du décor : le calvaire du Mai, inaccessible, sa jungle de lianes et de bêtes virginales ; le Faron-Tamaris, que domine la villa blanche de Denise et d'Edouard Bourdet, et, derrière le Mai, Saint-Mandrier, le port où je voudrais vivre.
Une colonne de feu, qui se termine par une boule pareille à ces boulets que Bonaparte chauffait à blanc pour chasser la flotte anglaise, nous donne notre cap.

Le soir, le Lancelot nous dépose à Toulon qui reste une sœur cadette de Venise. Nous dînons avec Jean Desbordes, stupéfait par mes aptitudes maritimes et qui nous déconseille de rejoindre Saint-Mandrier en pleine nuit.

De quoi ne nous croyons-nous point dignes ? A peine venons-nous de quitter la rade que le volant (la barre franche n'est pas mise) refuse ses services à Marcel Khill. Moi, debout à l'avant, je guette les obstacles. La barque tourne sur place et une vedette de la marine nous défonce. Je m'en tire avec un coup de matraque du mât sur la tempe, une bosse et les ongles cassés de la main droite. Khill n'a rien qu'une secousse. Le Lancelot ne porte qu'une entaille à son bouclier.

... Imaginez-nous, inertes, le moteur en panne par suite du choc, tournoyant lentement sur les chausse-trappes, les culs de basse-fosse, les oubliettes d'encre de Chine d'un désert flanqué de gratte-ciel de métal, coupé de chaînes, hérissé de balises, embrouillé de signaux électriques et de sirènes lugubres. Remercions ici les civils qui passaient, entendirent nos appels et nous remorquèrent.

Le Lancelot mouille à Toulon.
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Que me reste-t-il ? disait un grand-duc : le charme slave. Au pointu en détresse, il reste ses ailes, ses longues rames blanches. Chaque fois que Marcel les plonge dans l'encre phosphorescente, il allume des feux de Bengale d'absinthe, il déroule des chevelures d'ondine, il taille des plaies d'émeraude.
Alain Gerbault, Monfreid, pardonnez-nous de suivre vos traces dans une cuvette.

Ouvrez la mer aux pirates en herbe que Jules Verne et les films excitent et qui ne possèdent pas les moyens de fréter un brick et de partir à la recherche d'une Ile au Trésor.

Comme Andromède, la beauté se trouve toujours captive au bord des flots ; un dragon la garde, qui crache des méduses et bave de l'écume. Les rives lointaines sont l'idéal des époques sans vitesse et sans transports. L'idéal de notre époque rapide ne deviendrait-il pas de voyager près ? "


La chance du Lancelot.

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